On attend Bébert

D’habitude à cette heure-ci, j’étais au lit depuis longtemps, mais ce soir-là, j’échappais à la règle. Une nouvelle d’importance avait ébranlé la planète familiale, provoquant le hoquet sismique de tata Louise. Tonton Jules, lui, avait tapé du pied sous la table durant tout le repas avec la frénésie d’un batteur de jazz. En guise de calmant mes parents leur avaient prescrit ma présence. Je faisais donc partie de la virée nocturne. En ce soir de février, j’allais enfin revoir Bébert.

Nous foncions sur la route de l’aéroport.

Les yeux rivés au compteur, tonton Jules pilotait la « Quatre-chevaux ». Tata Louise regardait sans arrêt sa montre. Moi, à l’arrière, je regardais défiler les lumières de Marseille.

À la sortie de la ville, tonton appuya sur le champignon. La « Quatre-chevaux » vibrait de toutes parts, prête à décoller pour nous emmener sur la lune. Nids-de-poule, dos d’âne, nous survolions le bitume comme à bord d’un « Spoutnik ».

Et hop ! tonton loupa l’embranchement de l’aéroport de Marignane.

Nous fîmes demi-tour sur un terre-plein. Sous l’effet des vibrations, le dentier de tata se mit à jouer des castagnettes.

« Pauvrrre Jules ! » dit-elle.

Arrivés à l’aéroport, en sortant de l’auto nous fûmes saisis par le froid, la nuit et la brume ; une brume qui enveloppait les néons du mot « aéroport » comme dans du coton.

– Ça y est, on est à l’aréoport, fit tonton Jules.

– Aé… roport, corrigea tata Louise.

– C’est pareil, fit tonton avec un geste de la main qui signifiait « Je me suis compris ». Tata haussa les épaules.

Le hall était immense. Le carrelage brillait de mille et un éclats. Quelques silhouettes s’y déplaçaient comme sur un lac gelé. Du fond du hall de l’aérogare surgirent deux uniformes bleu marine, casquettes d’officier, épaulettes et boutons dorés. Dans ma tête j’entendis le transistor de mes parents avec la voix de Louis Mariano, qui chantait : « Voilàaa !.. les chevaliers du ciel !.. ».

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